Expert View published at 09/06/2016

La Blockchain risque-t-elle d’impacter vos métiers et votre système d’information ?

par Thierry Derouet, Directeur des contenus

La Blockchain est un sujet indissociable de la cryptographie et de son tout premier usage qui l’a rendu célèbre : la création d’une crypto-monnaie, le bitcoin (1). Toutefois, la Blockchain est une technologie qui, employée à d’autres fins, peut bouleverser de très nombreux domaines où interviennent des tiers de confiance. Si cette technologie se démocratise, elle peut fortement impacter nos systèmes d’information et pourrait, comme le suggère Gilles Babinet (2), « être à l’origine d’un bouleversement aussi important que l’invention de TCP/IP ». Même si de nombreux obstacles limitent encore son usage, il est toutefois utile de se tenir à l’écoute. Car tout peut aller très vite. Et devenir votre affaire.


Niveau d'Expert View : Prospectif

Secteurs concernés : Services, Banque & Assurances, Secteur Public, Media, Transport

Catégories : Cyber Security, Digital Entreprise 

Degré d'urgence de s'y intéresser : Medium

Langues : french, english (click here)



1. Des usages plus que prometteurs
Indépendamment du buzz, la promesse de la Blockchain est d’apporter la preuve de l’existence d’une transaction, d’un vote ou d’un actif physique. Rien de plus. Mais rien de moins. Le sujet ne concerne donc pas que le Bitcoin ou les autres crypto monnaies alternatives(3) même si des levées de fonds conséquentes promettent d’apporter la technologie Blockchain aux principaux acteurs du monde de la finance(4).

Plus communément, l’utilisation de la blockchain concerne :

  • Les applications de transfert d’actifs. Outre une utilisation monétaire comme évoquée, titres, votes, actions comme obligations sont concernés. Il peut s’agir par exemple d’un vote organisé par une entreprise au sein d’un conseil d’administration. Théoriquement on pourrait aller jusqu’à envisager la mise en place d’une élection nationale grâce à cette technologie. La Blockchain peut également concerner le monde agricole pour la gestion de la traçabilité des aliments mais également le monde du fret pour gérer des containers comme des marchandises.
  • Ce qui touche au domaine du registre afin d’assurer une meilleure traçabilité des objets comme des actifs. Il est possible par exemple qu’un gouvernement ou qu’une ONG utilise la Blockchain pour créer ou gérer son cadastre, c’est à dire conserver les origines de propriété d’un terrain (c’est le cas au Honduras pour mettre fin à la corruption et au Ghana où le cadastre n’existait pas).
  • Ce que l’on nomme des « smart contracts », des petits programmes autonomes qui exécutent automatiquement les conditions et termes d’un contrat. Ces contrats intelligents, de simples scripts ne nécessitant aucune intervention humaine car faisant appel à un langage de programmation, définissent les règles qui s’appliquent entre deux individus. La réalisation de ces smarts contrats peuvent être conditionnés par des évènements (un train en retard, le résultat d’un match de foot…) ou par la collecte d’une donnée opérée par un objet connecté (l’ouverture d’une porte).

Ce qui est intéressant d’observer, c’est que l’utilisation de la Blockchain est en train de donner naissance à de très nombreux projets poussés aussi bien par ce qui est identifié comme étant des « blocktechs », des startups spécialisées sur cette techno, que par des acteurs plus traditionnels de l’IT (IBM).

Le secteur public, les télécommunications, le cloud, l’économie du partage, l’Internet des objets, la logistique, l’agriculture, les professions règlementés (avocats, notaires, experts comptables, commissaires-priseurs…) sont donc tous théoriquement concernés. Difficile toutefois de cerner les réelles limites de la Blockchain et de dire que son activité va – ou pas - s’en affranchir.

2. Des bénéfices clairement identifiés
Pourquoi la technologie de la Blockchain est-elle aussi porteuse d’idées et d’espoirs ? La Blockchain est une base de données publique qui récapitule toutes les transactions. Elle contient tout l’historique de la transaction et est partagée par l’ensemble de ses utilisateurs.

Un mathématicien, Jean-Paul Delahaye, en donne une définition assez claire : « c’est un très grand cahier, que tout le monde peut lire librement et gratuitement, sur lequel tout le monde peut écrire, mais qui est impossible à effacer et indestructible. » Avec une limite soulignée par un autre mathématicien membre du CNRS, Ricardo Pérez Marco, : « c’est un algorithme mathématique qui garantit la validité des transactions tant que la majorité des agents sont honnêtes. »



 

Trois principaux bénéfices sont d’ores et déjà identifiés dans l’usage de cette technologie :

  • Une désintermédiation. Les coûts des transactions sont réduits ou sont nuls ;
  • Une traçabilité. Elle procure une preuve numérique d’existence ;
  • Un consensus distribué. Cette vision facilite aussi bien le travail collectif, la décentralisation comme empêche toute falsification.


3. Une technologie qui se conjugue au pluriel
La Blockchain n’est pas unique, il en existe aujourd’hui une multitude fonctionnant toutes sur le même principe. Chacune étant dédiée à un usage donnée. La plus perfectionnée pour le moment, la Blockchain Ethereum, est accompagnée d’un langage de programmation associé à une monnaie, l’Ether. L’objectif étant ici de créer un écosystème fournissant une place de marché, une nouvelle façon d’écrire et d’exécuter des applications au sein d’une plateforme décentralisée et partagée.

4. Des limites aussi bien technologiques que légales
La Blockchain n’est toutefois pas encore en mesure d’impacter tous les domaines évoqués. La raison est simple, elle est d’ordre économique. Selon des chercheurs zurichois, le Bitcoins aurait consommé en 2015 autant d’énergie que 620 000 ménages suisses. Car même s’ils sont virtuels, les Bitcoins ont un coût réel : les ressources informatiques, donc l’énergie requise pour émettre de nouveaux coins. Selon les prévisions d’un chercheur danois, Sebastiaan Deetman, la monnaie pourrait consommer en 2020 autant d’électricité qu’un pays comme le Danemark.

Et puis la Blockchain nécessite l’acceptation de l’holacratie qu’elle génère, car c’est un système d'organisation de la gouvernance, basé sur la mise en œuvre formalisée de l’intelligence collective. En clair, développer des blockchains implique une certaine forme de politique. Son architecture est un acte profondément politique. Professeur à l’université de Leuven en Belgique, Yves Moreau rappelle que « l’une des fonctions primaires des états c’est l’organisation de la confiance dans notre société. La confiance distribuée pourra donc remplacer le rôle de l’état. » Et de suggérer que demain, « code is law ».

Nos structures ne sont pas encore toutes prêtes. Plusieurs pays voient d’un mauvais œil cette dérégulation arriver et ce même si la technologie Blockchain repose sur un principe de transparence. Tout comme au Vietnam, en Islande ou encore encore en Équateur, la Russie se penche sérieusement sur le cas des utilisateurs de Bitcoins. Et envisagerait de promulguer une loi avec comme sanction amendes et peines de prison selon que vous soyez simple citoyen, groupes et « blanchisseurs ». Fort heureusement, l’Europe bénéficie d’un cadre légal favorable pour l’émergence du secteur comme indiqué par Marc Lipskier, de l’association France Blocktech, : « On dispose d’un cadre légal clair en la matière qui existe depuis 1999 : la directive européenne sur la signature électronique, transposée depuis en droit français. C’est ce texte qui sert de référence. À ce stade, le droit est plutôt bien fait. »

 

(1) L’idée de la BlockChain ne serait pas nouvelle et remonterait aux années 90 avec les travaux de Haber et Stornetta (https://www.anf.es/pdf/Haber_Stornetta.pdf. La blockchain n’est pas une invention du Bitcoin mais c’est le Bitcoin qui l’a rendu célèbre. Le Bitcoin est un réseau pair à pair (où chaque client est aussi un serveur) permettant l’échange d’une monnaie digitale, le bitcoin.

(2) Gilles Babinet est le digital champion de la France auprès de la Commission européenne.

(3) Comme le RSCoin initiée par deux chercheurs, Sarah Meiklejohn et George Danezis, de l'UCL (University College London) qui utiliserait une blockchain privée sous le contrôle de la Banque d'Angleterre.

(4) 50 millions de dollars ont été levés par Digital Asset Holdings, une start-up dirigée par Blythe Masters, une ancienne opératrice de marché de JP Morgan à l’origine de la création des premiers Credit Default Swap, donc de la crise des subprimes.